"Refuges pour le regard, les toiles et les pastels de l'artiste déjouent les stratégies disruptives du contemporain. Julien Laporte renoue, avec une audacieuse simplicité, avec l'essence d'une peinture franche : la pureté de la couleur, la scansion des aplats et ce geste vif, presque instinctif, qui convoque l'héritage fauve."
Du 21 mai au 20 juin : La part solaire
la première exposition personnelle de Julien Laporte à la galerie
Un catalogue est édité, texte de Anne-Laure Peressin

Julien Laporte dans son atelier de Perpignan, photo © Idriss Bigou-Gilles pour la galerie Jonathan Roze
mai 2026
L'ancrage du regard
À l'image de ses compositions, Julien Laporte irradie une nature chaleureuse et une liberté assumée. Fils de vigneron, il a forgé son regard dans la plaine du Roussillon, entre la verticalité des massifs et l'horizontalité de la Méditerranée. Son imaginaire s'est enraciné là, parmi les pins, les cyprès et les vignes agrippées aux sols d'argile rouge et de galets roulés. De cette enfance, il conserve un besoin viscéral de reliance à la terre, une sensibilité sensorielle qui s'aiguise à chaque passage de la frontière espagnole, lors de pérégrinations familiales fondatrices.
Si le dessin l'accompagne depuis l'origine - des récits illustrés à la bande dessinée qui nourrissent encore son goût pour la narration visuelle - c'est la peinture qui s'est imposée comme son évidence syntaxique. Lors de ses études aux Beaux-Arts de Paris, dans l'atelier de Jean-Michel Alberola, la couleur devient un enjeu théorique et physique. Le pastel sert d'abord de seuil, mais la matière picturale s'impose rapidement comme le vecteur d'une émancipation totale. De ces années de formation, il retient également sa rencontre avec François Boisrond et l'esprit de la Figuration libre : cette appétence pour une peinture immédiate, aux formes synthétiques et à la vitalité chromatique décomplexée.
Une grammaire de l'harmonie
L'outil est ici au service de l'élan. Utilisant l'acrylique pour sa souplesse et sa rapidité de séchage, ou le pastel à l'huile pour sa spontanéité, Julien Laporte privilégie l'immédiateté de la pose. Sur sa palette, véritable récit archéologique des mélanges passés, les teintes se cherchent et se trouvent. Fidèle à une ascèse technique, il ne travaille qu'avec deux pinceaux - l'un dévolu aux clairs, l'autre aux sombres -, opérant une transition fluide du spectre lumineux vers l'obscurité. Certains de ces outils, rescapés de ses années d'études, sont les compagnons historiques d'une main qui, depuis toujours, affine le même geste : celui de traduire le monde en une vibrante unité colorée.
Au-delà du geste, l'œuvre de Julien Laporte se déploie à travers une palette resserrée, une signature chromatique identifiable. Au cœur de ce système, un bleu singulier, tirant vers le lavandin, teinte rare et audacieuse dans la tradition du paysage, parcourt ses compositions tel un fil rouge. Par un jeu de complémentaires, l'artiste oppose cette douceur azuréenne à un orangé soutenu pour en exalter la tension. Ailleurs, les jaunes pâles dialoguent avec des bleus profonds, créant une vibration qui n'est pas sans rappeler l'instant où l'œil, saturé de soleil, cherche le repos dans l'ombre.
Loin d'être une absence, l'ombre constitue le choc nécessaire à la couleur, une rupture nette qui en décuple l'éclat. Qu'elles soient vert forêt, bleutées ou terreuses, les zones sombres se densifient jusqu'au bleu foncé, une masse souveraine qui vient cisailler la matière colorée pour lui donner son relief le plus radical. Pourtant, ces ombres ne se contentent pas de trancher ; elles habitent le regard. Elles retiennent la lumière, évoquant cette persistance rétinienne propre à l'éblouissement où l'œil, frappé par un zénith violent, devine encore des vibrations lumineuses au cœur de l'obscurité : un vert profond infusé de jaune ou un bleu sourd parcouru de gris-vert.
La surface comme partition
Si l'œuvre de Julien Laporte s'inscrit indéniablement dans une filiation post-fauve, c'est avant tout par cette manière d'ériger la couleur en architecture de l'espace. À l'évocation du fauvisme, les noms d'Henri Matisse ou d'André Derain surgissent, avec leurs ciels chimériques et leurs vues de Collioure aux couleurs affranchies de la réalité. Mais là où les maîtres de 1905 cherchaient l'embrasement arbitraire et la confrontation pure, Julien Laporte s'oriente vers une recherche d'équilibre. Il ne s'agit pas de faire hurler la couleur, mais de la faire chanter juste. Chez lui, si la touche reste vive et la palette subjective, elle vise l'accord plutôt que la rupture. Point d'affrontement chromatique, mais une organisation polyphonique : les tons profonds y tiennent la partition des basses pour asseoir la structure, les teintes intermédiaires tissent les accords de transition, tandis que les éclats de lumière viennent, telles des notes aiguës, faire vibrer la surface.
Cette quête de cohésion infuse un sentiment d'équilibre, qui trouve un contrepoint nécessaire dans l'audace des cadrages resserrés. Surplombs ou contre-plongées désaxent le regard, mais la toile est maintenue en tension par la rigueur verticale des arbres qui scandent l'espace, comme les piliers d'une cathédrale. L'espace pictural se resserre, s'émancipe de la perspective classique pour répondre à une nécessité plus intuitive : arbres, sentiers et architectures viennent s'épingler sur la surface, transformant le paysage en un collage mental. Ce jeu de rabattements et de points de vue désaxés convoque l'esthétique de l'estampe nippone, dont Julien Laporte a exploré les codes lors d'un voyage au Japon. L'artiste y fut également saisi par le spectacle d'une nature rigoureusement mise en scène, où le paysage se laisse déchiffrer comme une architecture de signes.
D'ailleurs, les travaux récents de Julien Laporte accentuent cette approche ornementale de la nature : une ponctuation de tirets, d'écailles et de pointillés s'agrègent aux masses végétales. Cette vibration graphique, d'une légèreté presque enfantine, vient habiller les aplats pour affirmer un aspect composite très contemporain : la toile ne se contente plus de figurer le lieu, elle devient une peau vibrante, une marqueterie de textures où le détail graphique finit de sceller l'unité du plan. Si cette jubilation du motif convoque l'esprit de la Figuration libre, elle laisse aussi deviner, en filigrane, le regard porté sur la végétation texturée de Vincent Bioulès ou la frontalité graphique de Jonas Wood.
En définitive, Julien Laporte ne reproduit pas les contours du paysage solaire : il le convoque. Il en restitue la pulsation originelle, ce saisissement propre aux émotions de l'enfance, quand la nature n'est pas un décor mais une présence qui vous enveloppe tout entier. Dans ce face-à-face, le regard s'extrait du tumulte et des stratégies visuelles contemporaines pour épouser un temps long, presque sacré. Une peinture de l'accord retrouvé, où, sous l'immensité d'un ciel lavandin, le monde semble rendu à sa première clarté.
Anne-Laure Peressin
critique d'art, curatrice
