Quelque-chose a bougé
J'ai rencontré pour la première fois le travail de Léa Chotard lors d'une exposition collective consacrée aux étudiant(e)s et diplômé(e)s de l'EESAB et organisée aux Ateliers du vent, à Rennes, en mars 2025. Parmi la quinzaine d'artistes présentés à cette occasion, la peinture de Léa ressortait pour moi, inévitablement. Par son format d'abord, horizontal et de grande dimension (120 x 200 cm), qui interdisait toute discrétion... Grâce à ses couleurs ensuite ; ce rose fluo mêlé aux teintes rouges - orangées et contrasté de blanc. Par l'émotion qui se dégageait de la scène, enfin. Deux gamins allongés sur des transats, les yeux mi-clos à cause du soleil, le sourire aux lèvres et une pomme à la main. J'apprendrai plus tard que ces deux enfants sont Léa et son jumeau. Comme souvent, les peintres figuratifs s'inspirent de leur vie. Ils sont, avec leurs proches, leurs premiers sujets. Après plusieurs tours de l'exposition, au cours de laquelle je découvre également le travail de Rosalie Maillard, je reste assez fasciné par la peinture de Léa. Quelques semaines plus tard, en allant rencontrer Rosalie aux Beaux-Arts de Rennes, je tombe nez-à-nez avec le tableau de Léa que Rosalie entreposait justement dans son espace - atelier. Cette peinture est décidément hypnotique.
Nous sommes début avril, je viens de récupérer un petit espace d'exposition et j'y présenterai quelques artistes. Le tableau de Léa ne fait pas partie de la sélection car le lieu est trop petit et n'autorise pas de si grands formats. Sans compter que je ne l'ai pas encore rencontrée. Cela arrive fin mai, quelques jours avant qu'elle n'obtienne son diplôme. Je me rends à son atelier, je fais donc la connaissance de Léa et de son chien et ensemble nous sortons et regardons encore cette fameuse peinture des Ateliers du vent (intitulée Quelque-chose a bougé). Elle en profite pour me présenter d'autres œuvres dans le même esprit, mais je reste attiré par ce tableau que j'avais pourtant déjà vu à deux reprises. Elle me dit, amusée, que l'un de ses professeurs aurait souhaité lui acheter. Ayant peur de le voir filer, je lui réponds alors que si ce n'est pas fait, j'aimerais autant qu'elle le garde pour moi. Ce n'est pas mon habitude lorsque j'entame une relation avec un artiste, mais je l'acquiers finalement. Nous nous quittons après une petite heure au cours de laquelle nous avions évoqué son parcours, son travail, ses envies, notamment l'ambition qu'elle avait de vivre de son art. C'est toujours engageant pour un galeriste de constater qu'un jeune artiste est déterminé à faire de sa pratique un métier.
Avant la coupure estivale, je visite un nouvel espace aux volumes intéressants, au caractère indéniable et à l'emplacement idéal. Situé au 4 place du Parlement, ce local deviendra ma galerie pérenne. Nous décidons alors, en septembre, de présenter le travail de Léa pour l'exposition collective inaugurale de ce nouveau lieu. Le vernissage est fixé au 2 octobre. Nous nous accordons également pour montrer le grand tableau en novembre, lors d'une deuxième exposition consacrée aux grands formats. Malheureusement, les choses ne se passeront pas comme prévu. Fin septembre, nous apprenons avec une grande tristesse la disparition de Léa. En concertation avec sa famille, nous choisissons de ne pas présenter ses œuvres avec celles des autres artistes et pensons plutôt que sa peinture mérite d'être découverte seule. L'idée d'une exposition personnelle hommage émerge alors.
Dans un reportage sur elle, son frère Malo lui demande pourquoi ou pour qui elle peint. Léa a alors cette réponse : « je peins autant pour ceux qui aiment que pour ceux qui n'aiment pas mon art ». Et le moins que l'on puisse dire c'est que sa peinture était entière et intransigeante. Je n'ai connu Léa que trop rapidement, mais ses œuvres révèlent une maturité artistique assez rare pour une artiste de 25 ans. Son œuvre est constituée de thèmes et de séries abouties, bien qu'il fût clair pour elle que l'apprentissage n'était jamais terminé et qu'il lui restait encore bien des directions à explorer. Mais déjà, elle peut avoir une vraie satisfaction de là où elle est : sa peinture sera vue. Ses œuvres seront découvertes, aimées ou non comme elle le souhaitait. Et c'est avec tout l'enthousiasme possible que nous ferons vivre cette exposition.
Jonathan ROZE
Rennes, janvier 2026
